Poisson glissant : Incarner le bonheur

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Karine Tessier
6 février 2020
CRITIQUE
Théâtre

Depuis sa création en 2015, la compagnie La Moindre des choses s’est donné pour mission de jeter un regard lucide, teinté d’un humour décalé, sur la vie. Elle nous revient cet hiver avec Poisson glissant, une comédie à tableaux philosophique, complètement éclatée, qui offre une réflexion sur le monde du travail et la quête du bonheur caractéristique de notre époque.

Le spectacle s’ouvre sur une cérémonie funéraire tenue la nuit, sous une pluie torrentielle, au son du grand succès de Joe Dassin « Et si tu n’existais pas ». Une demi-douzaine de personnages y sont pour rendre un dernier hommage… à un poisson.

Retour dans le temps. Dans un édifice à bureaux tout ce qu’il y a de plus ordinaire – cubicules beiges, machine à café, plante à la mine piteuse –, une « psychothérapeute, coach de vie et guide intermédiaire de la méthode de méditation pleine conscience du docteur Chang » anime une activité de renforcement d’équipe devant une poignée d’employé·es.

Alors que les collègues s’ouvrent peu à peu les uns aux autres, Simon, 28 ans, apprend que tous les humains finissent par mourir un jour. Un constat inéluctable qui lui fera perdre tous ses repères. À quoi bon travailler, faire des projets, si la fin est inévitable ? Désireux d’en savoir plus sur « le grand voyage », le jeune homme amorce une enquête, qui mettra au jour un complot international mêlant vol de données personnelles, clonage et manipulation de l’opinion publique.

Être le poisson

Après une première production sur l’amitié, Midas Live(s), et une pièce sur notre rapport à la mort, Récréation, la troupe La Moindre des choses a débuté il y a deux ans une résidence au Théâtre Aux Écuries, parrainée par le Théâtre du Futur (Clotaire Rapaille, l’opéra rock, La Vague parfaite). Une association heureuse puisque les deux collectifs partagent un amour indéfectible pour l’humour absurde, dont ils usent dans leurs questionnements sur les plus grands enjeux de notre société. Poisson glissant est le résultat de ce laboratoire.

Dans cette œuvre à sketchs, on se moque allègrement de l’engouement pour le développement personnel, que celui-ci passe par un coach de vie, des bouquins de psychopop, le yoga ou les smoothies au chou kale. On dénonce par le fait même la pression qu’on s’inflige dans cette course au bonheur et la propension à vouloir performer dans tout, tout le temps, même lorsqu’on tente de se détendre. Le ton est loufoque, mais la leçon on ne peut plus pertinente : arrêtons de chercher le poisson et soyons le poisson. Autrement dit, plutôt que de voir le bonheur comme un but à atteindre, essayons de l’incarner.

On ne s’ennuie pas une seule seconde devant Poisson glissant. Les tableaux se succèdent sans aucun temps mort. La mise en scène, signée Cédrik Lapratte-Roy, est réglée au quart de tour. Les procédés scénographiques, inventifs, permettent de transformer les locaux moroses d’une tour à bureaux en forêt, en boîte de nuit ou en site d’une prise d’otages. La conception sonore de Marie-Frédérique Gravel accentue le dynamisme du spectacle, alors que les éclairages de Hubert Leduc-Villeneuve confèrent à l’ensemble une aura poétique.

Quant au texte de François Ruel-Côté, il pullule de répliques hilarantes, qui atteignent presque à tous coups la cible. Les dialogues sont livrés par une distribution de talent, qui éprouve visiblement un plaisir fou à prendre part à cette œuvre fantaisiste.

Nous restera longtemps en mémoire la légende horrifique de Didas, racontée par l’inimitable Sébastien Tessier, ponctuée d’images sanglantes. Tout aussi réussie, la scène où trois amis vont camper dans une pourvoirie et rencontrent la truculente propriétaire des lieux, incarnée avec énergie par Audrey-Ann Tremblay. Et on s’en voudrait de ne pas mentionner les vidéos du docteur Chang, pastiches des méditations guidées produites par les gourous du mieux-être.

Sans se prendre au sérieux, Poisson glissant offre une réflexion intelligente sur le sens qu’on donne à l’existence. À l’instar de cette créature marine, le bonheur est parfois difficile à saisir. Mais d’ici à ce que ça morde à la ligne, la bande de La Moindre des choses nous invite à participer à sa thérapie de groupe jouissive, de laquelle on ressort assurément avec un sourire aux lèvres.

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