Terrain glissant : Excepté une fois au chalet
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Pierre-Alexandre Buisson
23 janvier 2024
CRITIQUE
Théâtre
Le personnage de l’écrivain d’épouvante qui finit par sombrer dans la folie à force de baigner dans des thèmes horrifiants n’est pas inédit, mais on peut admettre sans peine qu’on ne l’a pas souvent – voire jamais – vu au théâtre. Malheureusement pour une bande d’amis qui ont loué un chalet dans un petit village isolé, c’est dans «Terrain glissant» qu’il a décidé de surgir. Heureusement pour les spectateurs du Denise-Pelletier, cette dernière production du Théâtre La moindre des choses est effroyablement drôle.
Après avoir exploré les relations entre employé∙e∙s d’un bureau dans Poisson glissant, un jouissif spectacle présenté au Théâtre Aux Écuries en 2020, prépandémie, ce deuxième volet d’une trilogie projetée nous offre en pâture les tourments de cinq citadins dépassés par les événements, alors qu’ils passent quelques jours dans un chalet administré par un entrepreneur libertarien plutôt louche (Guillaume Tremblay, toujours férocement drôle même s’il officie dans un archétype qu’il connaît bien).
Ce que les amis ignorent, c’est qu’un homme habite le grenier de leur chalet, et pas n’importe qui: Blake Sniper, un écrivain d’horreur américain reclus, qui n’a rien produit de nouveau depuis une dizaine d’années et qu’on présume plus très sain d’esprit.
En plus, il y a des tensions dans l’un des couples, une des convives a la santé mentale un peu chancelante, et quand des événements troublants commencent à survenir, l’air pur de la forêt et l’isolement de l’endroit ont soudainement moins l’air d’une bonne idée…
Le metteur en scène Cédrik Lapratte-Roy, l’auteur François Ruel-Côté et leurs collaboratrices et collaborateurs font partie des nombreux artistes n’ayant pas reçu une partie importante des subventions requises pour aller de l’avant avec leur projet. Ils ont décidé de quand même présenter leur création, un choix financièrement risqué, mais qui porte ses fruits: avant la première, la billetterie du Théâtre Denise-Pelletier affichait complet pour l’ensemble des représentations!
Même si le récit se perd parfois dans des circonvolutions difficiles à suivre, et volontairement obscures, l’ensemble demeure rafraîchissant et fort original, et les interprètes très convaincants injectent un peu d’humanité dans leurs personnages, leur évitant ainsi de sombrer dans la caricature. Chapeau bas à Joanie Guérin, survoltée, qui turbo-cabotine pour notre plus grand bonheur.
Une prémisse de thriller tiré par les cheveux, un huis-clos sans prétention, divisé en chapitres où l’épouvante côtoie l’humour absurde, Terrain glissant profite d’un point de départ rigolo pour se moquer allègrement de la rivalité entre Montréal et les régions, des amateurs de vin nature, des obsédés du bitcoin, des ours, du jazz, des créatures mythiques des forêts québécoises, et des spas.
Oui, les spas et leurs querelles intestines sont ici évoqués, ainsi que la généralité voulant que les romans d’horreur soient assez fréquemment plutôt mal écrits.
Parallèlement, les concepteurs de cet heureux spectacle sont conscients qu’ils évoluent dans le territoire du théâtre de genre et s’amusent énormément avec la formule et ses clichés.
Entre les mains des «Frères Weed» (le sobriquet d’adolescence de Ruel-Côté et Lapratte-Roy, éternels amis), ça donne un résultat plutôt truculent et méta.